Le lundi 16 novembre 2015

Ça m’a sauté à la face ! Comme on dit…

L’attentat contre Charlie Hebdo, bien sûr que cela m’avait outrée, touchée au plus profond de moi-même. Consternation, puis indignation face à ces actes commis par des humains – qu’on le veuille ou non. La compassion pour les victimes, des hommes et des femmes aussi – comme eux, comme moi, comme vous. Enfin la colère contre ceux qui osent remettre en question le droit à l’expression et à la critique.

C’était un peu plus de trois mois après mon propre accident. Je regardais très peu la télévision et j’avais encore bien des médicaments pour supporter les douleurs. Je n’ai pas vécu Charlie comme j’ai vécu les attaques du 13 novembre 2015.

Face à ces événements, l’horreur m’a sauté au visage parce que des kamikazes s’étaient fait exploser, là, tout près de moi en France. L’horreur d’un corps mutilé, c’est quoi ? C’est ce que j’ai vu en voulant voir mes jambes après mettre fait percuter et traîner contre le mur. Comme ces personnes qui ont vu leurs semblables déchiquetés, j’ai revu mes membres inférieurs en ces positions anormales, les os facturés, les muscles déchirés, les peaux rouges de sang, pour ce qu’il en restait. Pour moi, une vision d’horreur, c’est cela. À ma petite échelle, je l’ai vécue comme je vous le décris ici.

Que l’on soit touché dans sa chair ou pas, c’est la même chose, le traumatisme est là. Être touché et attendre une éventuelle mort parce que l’on sait que deux artères fémorales sectionnées, c’est juste encore quelques minutes de vie, dans un état plus que second. Ou être sauf, et voir… voir la peur, la douleur, la mort parfois, c’est forcément les ressentir aussi en nous. Humains que nous sommes. C’est notre grand paradoxe : être capables du pire comme du meilleur.

Le hasard a fait que j’ai, ce même week-end, déballé un nouveau carton du déménagement. Il y avait mes affaires que Pierre avait récupérées au commissariat. Des visions qui m’ont encore ramenée à l’horreur : mon sac, tellement déchiré et gris qu’il en paraissait brûlé, mon téléphone portable éclaté, une seule des deux chaussures de sport que je portais ce jour-là, écrasée, un cahier tellement compressé qu’il ne s’ouvre que difficilement… Pierre avait tout mis de côté et ne m’avait remis que l’essentiel : mon portefeuille, dont il a fallu refaire faire toutes les cartes car elles était brisées, et un bout du foulard bleu que je portais ce jour-là. Un chèche touareg dont j’adorais la couleur et que les secouristes ont préféré couper plutôt que de me faire bouger la tête, j’imagine.

On a demandé de nouvelles cartes et on a continué. J’ai d’ailleurs gardé le portefeuille ; il est troué mais utilisable. Non, le portefeuille ne m’a pas ému plus que cela. Ce sont ces attentats qui ont réveillé l’urgence de m’occuper de ce que j’ai à l’intérieur.

Cela fait plus d’une année que je fais front. Et l’expression est choisie à dessein car j’ai vraiment l’impression d’être sur un front. Tout comme je me suis battue pour ma survie, je me bats pour garder un équilibre psychique, pour remarcher malgré les pronostics négatifs du corps médical, pour reconstruire ma vie, cette vie écroulée un 4 octobre.

Me battre m’a permis de ne pas sombrer. Jusqu’à présent, je trouve plutôt du succès à mon entreprise, et c’est bien grâce à mon entourage que je suis encore là. L’Amour avec un grand A, celui de ma mère, de Pierre, de ma proche famille, et l’Amitié des tous ceux avec qui l’on s’est choisis. Tous ceux et celles que j’aime par choix parce qu’ils sont ce qu’ils sont. Oui, ça aussi c’est de l’Amour à mes yeux. Ils sont tous à mes yeux une force tant immense qu’indescriptible.

Indescriptible aussi a été ce que m’ont donné des centaines d’anonymes lorsque l’association et le projet En Route Avec Caro ont été lancés. Je n’y étais pas préparée et je n’ai pas pu répondre à tous, mais chaque message, chaque don, a été pour moi un moteur extraordinaire pour continuer et ne rien lâcher.

Faire front, oui, mais les lois du juste milieu et de l’équilibre veulent que je ne m’oublie pas moi-même, que je ne tourne pas le dos à mon intériorité chamboulée. J’ai pleuré, un peu. J’ai parlé, un peu. Mais j’ai surtout cherché à garder simplement le sourire. C’est ainsi que je voulais avancer : sans haine, que je sais contre-productive, mais avec le plus de positivité possible. Je m’accorde la colère, oui mais pas plus, elle peut parfois être utilisée positivement. Je m’accorde surtout le droit d’être en joie juste parce que je souris. C’est comme une boucle de rétroaction positive : plus vous souriez et plus vous vous sentez bien, contenté, voire parfois heureux, alors que plus vous faites la tête, plus vous vous sentez triste, presque malheureux. Agir simplement de l’extérieur pour influer mon état intérieur, c’était et c’est toujours cela, mon front.

Le corps médical attendait que je fasse une dépression – passage obligé, me disait-on. J’ai aussi eu un suivi psychiatrique obligatoire à l’hôpital. C’était sympa de discuter avec lui. J’ai trouvé un intérêt en sa personne, il avait exercé en Afrique et nos conversations étaient intéressantes. Outre cela, nous parlions bien sûr de moi, mais aussi des autres amputés du service. Beaucoup de diabétiques, peu de traumatiques comme moi. J’étais le cas le plus grave du service, et c’est vrai qu’encore une fois mon sourire m’a permis de ne pas trop voir et surtout ressentir la pitié que pouvaient avoir les gens en me voyant. Peut-être que ça m’a fait avancer d’avoir ces dialogues avec le psychiatre, mais à aucun moment je n’en ai ressenti le besoin. Comme si cela ne m’aidait pas spécialement. Je me mets peut-être toute la profession psychiatrique à dos en disant cela, mais là où l’on se rejoindra, c’est qu’à un moment ou à un autre, il faut sortir ce que l’on a à l’intérieur, d’une manière ou d’une autre, encore une fois.

Aujourd’hui, je choisis de coucher ces lignes. Je ne sais pas si cela durera. Je ne sais pas encore si cela m’aidera, ou en aidera d’autres. Mais voilà, c’est peut-être un début !

accident-caro

caroline

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