Lettre ouverte aux citoyens et pouvoirs publics


par Caroline Broc, victime d’un délinquant de la route le 4 octobre 2014. Survivante avec un traumatisme crânien, huit fractures du bassin et l’amputation des deux jambes.

Ce procès du 30 janvier 2017, j’aurais pu ne pas y aller. Il devait prononcer une peine à l’encontre de celui qui, alors que je marchais sur un trottoir, m’a écrasé avec sa voiture sur le mur et trainé contre celui-ci sur plusieurs mètres. C’était il y a alors 849 jours.

La sentence prononcée n’allait rien changer pour moi – rien changer à ma nouvelle condition de grande handicapée, rien changer à mes douleurs quotidiennes, à ma pénibilité, à ma fatigabilité, ni rien changer à tous ces deuils que je dois faire, si nombreux que je ne sais si j’y arriverai un jour. Et je ne parle là que de moi, la peine de mes proches, je n’ose même pas l’évoquer à leur place.

Mais ce procès, je me devais d’y être par solidarité, pour à l’avenir éviter ce qui à mes yeux ne peut plus être appelé un accident. Rappelons que la personne a pris le volant ivre, sous stupéfiant, sans permis, sans assurance, qu’elle roulait à 110 km/h en ville, et a ensuite commis un délit de fuite alors que je gisais au sol – entre autres avec les deux artères fémorales touchées. Pour cela, trois ans de prison qu’il ne ferra de sur-croît pas puisque, à la demande de la juge, il pourra manifestement bénéficier d’un aménagement de peine. Pour une vie bousillée à perpétuité, il risquait sept ans, il en a eu trois – un peu difficile à entendre…

Quel signal cherche-t-on à envoyer à la société avec un tel verdict ? Pardonnez-moi le raccourci, mais c’est à mes yeux un véritable permis de tuer.

Sans parler du sentiment d’impunité que ce verdict va renforcer chez les délinquants routiers, que fait-on du pacte social qui me permet aujourd’hui de survivre malgré ce qui m’est arrivée ? Que dit-on à ceux qui paient leurs impôts, ne boivent ni ne fument lorsqu’ils conduisent, le font avec un permis valide et dans un véhicule assuré, et qui, même s’il y a accident, assumeront leurs responsabilités ?

Je ne vais pas faire un étalage de statistiques ou de jurisprudences ici, mais il est à dire deux choses. La première est que le chiffre des accidents de la route est en nette augmentation depuis trois ans et que cela n’était pas arrivé depuis le début des années 1970. La seconde est que les délits routiers sont bien moins punis que la délinquance du tout-venant, que ce soit l’agression, le trafic, ou même le vol. Pourtant la voiture peut bel et bien être une arme, pas besoin de chercher très loin dans l’historique des attentats pour prouver cela. Beaucoup de choses utiles peuvent devenir une arme, la différence serait dans l’intention. Je n’ai jamais dit que la personne qui m’a écrasé l’avait fait exprès, mais il a mis tous les facteurs en place pour que cela arrive. Et c’est bien volontairement qu’il a pris le volant dans l’état où il se trouvait, sachant pertinemment qu’il n’était pas titulaire du permis.

Il n’est pas juste de condamner tous les auteurs d’accident routier au même niveau. Un blessé, un mort, des morts, ce sont des drames, mais les circonstances doivent clairement être établies afin de définir s’il s’agit véritablement d’un accident, ou d’un évènement moins fortuit, presque attendu, et donc plus fortement puni. La dichotomie stricte délit/crime, tout comme celle des notions de volontaire/involontaire doivent être reprises dans le cadre du droit routier. Avoir cumulé tant d’infractions au code de la route, et n’en retenir que deux pour juger cette affaire semble inacceptable. Ça l’est pour moi, comme ça le sera pour les prochaines victimes. Et je n’oublie pas ceux qui ont provoqué un accident avec bien moins, et qui pourtant se retrouvent avec des peines pratiquement similaires. Des nuances sont donc à poser de manière urgente.

J’en appelle aux citoyens et citoyennes, aux faiseurs de loi, aux juges, aux procureurs, et à ceux qui nous représente devant la République : il faut faire évoluer la jurisprudence du droit routier, voire la loi s’il le faut !

Lire l’article du Dauphiné Libéré du 20 février 2017

caroline

3 commentaires

  1. DEBRABANT

    Bonsoir,

    Je prends connaissance de ce verdict, littéralement écœurant…Je n’ose imaginer la douleur que vous avez pu ressentir lors de cette annonce, vous et vos proches…
    Comment peut-on se montrer aussi clément face à un « monstre » complètement irresponsable ?
    Vous êtes une battante admirable et j’espère que vos progrès continuent d’avancer au rythme que vous souhaitez

    Laure

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  2. Bonjour Caroline,

    Je suis désolée pour ce verdict, injuste et insupportable.
    L’injustice, bien pire que tout.
    J’espère que tes projets équestres pourront se réaliser.
    Je te souhaite beaucoup de courage, ainsi qu’à Pierre.
    Au plaisir de vous recroiser, auprès des chevaux?
    Amitiés, Céline.

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  3. Bonjour Caroline

    Ce que tu connais actuellement, nous l’avons connu aussi lors de la tempête Xynthia en 2010. Même si les faits sont littéralement différents pour les deux affaires juridiques, le résultat des deux procédures sont en tout points identiques: 2 ou 3 années avec sursis c’est vraiment d…………e!
    Nous sommes et serons toujours à tes côtés pour te dire combien on te comprend dans de telles circonstances. Nous avons mis, les uns et les autres, notre confiance en la justice française et les uns et les autres, nous sommes effarés de tels verdicts rendus par celle-ci.
    En matière de sécurité routière, il y aura encore beaucoup de progrès à faire. Chaque année, des milliers de victimes en font les frais et cela devient intolérable de constater l’inefficacité de nos pouvoirs publics à réduire ces chiffres. Ton accident, comme tant d’autres, doit servir de témoignage afin que cette folie meurtrière se réduise.
    Nous, en matière de loi littoral, nous avons pu faire évoluer concrètement les règles en matière d’urbanisme en zone sensible aux inondations ainsi qu’en matière de prévention face aux risques de submersion avec les messages nationaux d’alerte météo.
    Nous te soutenons dans tes éventuelles futures démarches judiciaires ainsi que dans tes efforts de chaque jour pour retrouver ton autonomie déambulatoire. Nous embrassons bien fort aussi Pierre ainsi que toute ta famille.
    Au plaisir de se revoir avec joie un de ces jours.
    Sylvie et Frédéric

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